﻿{"id":16080,"date":"2016-01-03T13:04:17","date_gmt":"2016-01-03T12:04:17","guid":{"rendered":"http:\/\/bobig.fr\/carnet\/?p=16080"},"modified":"2016-01-03T13:04:17","modified_gmt":"2016-01-03T12:04:17","slug":"comprendre-lislam-ou-plutot-pourquoi-on-ny-comprend-rien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bobig.fr\/journal\/comprendre-lislam-ou-plutot-pourquoi-on-ny-comprend-rien\/","title":{"rendered":"Comprendre l\u2019islam (ou plut\u00f4t : pourquoi on n\u2019y comprend rien)"},"content":{"rendered":"<p>Je copie\/colle rarement des textes mais celui l\u00e0 est tr\u00e8s int\u00e9ressant voir essentiel dans la p\u00e9riode que l&rsquo;on traverse depuis plusieurs ann\u00e9es.  Il s&rsquo;agit d&rsquo;une conf\u00e9rence d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Adrien_Candiard\">Adrien Candiard <\/a> , un dominicain fran\u00e7ais vivant au couvent du Caire et membre de l&rsquo;Institut dominicain d&rsquo;\u00e9tudes orientales.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"16082\" data-permalink=\"https:\/\/bobig.fr\/journal\/comprendre-lislam-ou-plutot-pourquoi-on-ny-comprend-rien\/attachment\/273\/\" data-orig-file=\"https:\/\/bobig.fr\/journal\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/273.jpg\" data-orig-size=\"570,356\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;1&quot;}\" data-image-title=\"273\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/bobig.fr\/journal\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/273.jpg\" src=\"http:\/\/bobig.fr\/journal\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/273-570x356.jpg\" alt=\"273\" width=\"570\" height=\"356\" class=\"alignnone size-medium wp-image-16082\" srcset=\"https:\/\/bobig.fr\/journal\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/273.jpg 570w, https:\/\/bobig.fr\/journal\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/273-173x108.jpg 173w\" sizes=\"auto, (max-width: 570px) 100vw, 570px\" \/><\/p>\n<p>Merci \u00e0 tous d\u2019\u00eatre venus ce soir, malgr\u00e9 le d\u00e9couragement, malgr\u00e9 la peur, malgr\u00e9 aussi l\u2019avalanche de discours qui nous tombe dessus depuis vendredi. Tout le monde a un avis \u00e0 donner, tous les experts se pr\u00e9cipitent, les micros se tendent, les r\u00e9seaux sociaux bruissent d\u2019analyses, de coups de gueule, de t\u00e9moignages poignants, de th\u00e9ories farfelues, d\u2019encouragements po\u00e9tiques. J\u2019avoue que, malgr\u00e9 une pente naturelle \u00e0 m\u2019exprimer plus souvent qu\u2019\u00e0 mon tour, cela me donne surtout envie de me taire. Parce que \u00ab tout discours est fatigant \u00bb, comme dit l\u2019Eccl\u00e9siaste ; parce qu\u2019il faut reformer un peu, apr\u00e8s un tel bouleversement, son humus int\u00e9rieur ; parce que je sais qu\u2019il faut du temps pour commencer \u00e0 penser, et que cinq jours ne sont rien, surtout apr\u00e8s un choc pareil ; surtout, enfin, parce que je n\u2019ai pas de solution intelligente \u00e0 proposer et que je crains d\u2019ajouter encore du bruit au bruit. Comme si nous n\u2019avions pas eu assez de vacarme.<br \/>\nPourtant, me voil\u00e0, et pas seulement pour honorer l\u2019engagement pris apr\u00e8s l\u2019amicale invitation du P\u00e8re Laurent, que j\u2019ai connu quand j\u2019\u00e9tais lyc\u00e9en \u2013 il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00eatre, en ces temps lointains. Comme islamologue, membre d\u2019un centre de recherche, l\u2019Id\u00e9o, sp\u00e9cialis\u00e9 sur l\u2019islam, je me sens en ces jours une certaine responsabilit\u00e9. Je n\u2019ai pas la na\u00efvet\u00e9 de penser que l\u2019islam est une clef universelle qui ouvre la serrure de tous nos questionnements angoiss\u00e9s ; mais enfin, il faut que chacun s\u2019y mette dans son domaine : la g\u00e9opolitique, l\u2019histoire, la sociologie, la psychiatrie mais aussi la th\u00e9ologie musulmane. Car mon domaine, l\u2019islam, n\u2019est sans doute pas le moins opaque.<br \/>\nOn ne peut pas dire qu\u2019on n\u2019en parlait pas. Avant l\u2019attentat contre Charlie hebdo et l\u2019hyper-casher en janvier, d\u00e9j\u00e0, il n\u2019\u00e9tait question que d\u2019islam. Depuis des ann\u00e9es, nous sommes abreuv\u00e9s d\u2019informations et d\u2019opinions sur l\u2019islam. L\u2019actualit\u00e9 tragique du monde comme les mutations profondes de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, tout ne cesse de pointer vers cet islam auquel journaux, sites Internet et \u00e9missions de t\u00e9l\u00e9visions consacrent tant de d\u00e9cryptages. Il sortait tous les mois trois essais sur l\u2019islam, et je pense que la concurrence va s\u2019intensifier. D\u00e9j\u00e0, il ne s\u2019agissait pas de comprendre l\u2019islam parce que le sujet est int\u00e9ressant, mais parce qu\u2019il inqui\u00e8te. La vraie question, c\u2019est : faut-il avoir peur ? L\u2019islam, avec son milliard de croyants, en veut-il vraiment \u00e0 notre mode de vie et \u00e0 la paix dans le monde ? On comprend que la r\u00e9ponse \u00e0 cette question soit vitale. J\u2019imagine aussi que certains, parmi nous sans doute ce soir, ne se posent d\u00e9j\u00e0 plus la question et \u00e9cartent d\u2019une main rageuse toutes les finasseries de sp\u00e9cialistes dans mon genre. \u00c0 quoi bon ? Est-ce que l\u2019islam ne vient pas de r\u00e9v\u00e9ler son vrai visage ?<br \/>\nJe comprends cette envie d\u2019aller vite, de frapper fort, de ne pas faire n\u00e9cessairement dans la dentelle. Mais je crois aussi que si nous ne voulons pas ressembler \u00e0 Daech, alors, pass\u00e9e l\u2019\u00e9motion l\u00e9gitime, il faut r\u00e9fl\u00e9chir, prendre le temps de comprendre. Or justement, l\u2019islam semble, de ce point de vue, bien difficile \u00e0 comprendre.<br \/>\nEt c\u2019est l\u00e0 tout le probl\u00e8me : plus on explique, moins on comprend. La masse des pi\u00e8ces \u00e0 charge et \u00e0 d\u00e9charge rend le dossier toujours plus incompr\u00e9hensible. Les articles et les prises de position semblent ne jamais aboutir au moindre r\u00e9sultat un peu clair. Tous ces gens ont l\u2019air bien inform\u00e9s, et ils ne parviennent pas \u00e0 se mettre d\u2019accord. Les uns disent que l\u2019islam est une religion de paix, et que les barbares qui s\u2019en r\u00e9clament la pervertissent \u00e9videmment (\u00ab cela n\u2019a rien \u00e0 voir avec l\u2019islam \u00bb, \u00ab ces gens n\u2019ont jamais lu le Coran \u00bb) ; ils citent, pour nous en persuader, de beaux versets du Coran qui invitent au respect et \u00e0 la tol\u00e9rance, ou qui interdisent la violence. D\u2019autres, avec le m\u00eame aplomb, nous disent que l\u2019islam est \u00e9videmment une religion violente, et ils nous citent des versets insupportables tir\u00e9s du m\u00eame Coran. Qui a raison ? Pourquoi ne peut-on pas les d\u00e9partager une bonne fois pour toute, en ouvrant le livre ? Pourquoi peut-on dire sur l\u2019islam tant de choses contradictoires et apparemment fond\u00e9es ?<br \/>\nMon ambition ce soir n\u2019est pas de tout vous expliquer. D\u2019abord, malgr\u00e9 quelques ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes sur la question, je suis tr\u00e8s loin d\u2019avoir fait le tour de l\u2019islam. Alors vous promettre que nous pourrions le faire en une heure serait \u00e9videmment mensonger. Mais j\u2019aimerais, pour faciliter nos efforts de compr\u00e9hension, essayer de voir pourquoi il est si difficile de se faire une id\u00e9e simple sur l\u2019islam. Si nous comprenons pourquoi nous n\u2019y comprenons rien, ce sera d\u00e9j\u00e0 une premi\u00e8re \u00e9tape.<\/p>\n<p>Je crois d\u2019abord que deux erreurs courantes emp\u00eachent d\u2019y comprendre quoi que ce soit. La premi\u00e8re, c\u2019est de croire que l\u2019islam existe ; la seconde, de croire qu\u2019il n\u2019existe pas.<br \/>\nRassurez-vous, je m\u2019explique un peu plus pr\u00e9cis\u00e9ment. La premi\u00e8re erreur, croire que l\u2019islam existe, c\u2019est croire d\u2019abord que les musulmans ne sont que des musulmans ; que leur identit\u00e9 religieuse recouvre tout le reste : opinions politiques, solidarit\u00e9s nationales ou ethniques, culture, fantaisie\u2026 Un ing\u00e9nieur musulman pense-t-il comme un ing\u00e9nieur ou comme un musulman ? Tout cela est \u00e9videmment plus complexe. J\u2019ai fait profession de suivre le Christ, d\u2019y consacrer ma vie, mais je ne suis pas dupe : mon christianisme est loin de tout expliquer de mes r\u00e9actions, de mes id\u00e9es, de mon attitude, parce que je suis quelqu\u2019un de compliqu\u00e9. Pourquoi les musulmans seraient-ils plus simples ? Quand bien m\u00eame, comme certains l\u2019affirment, l\u2019islam serait une religion totale, englobant tous les aspects de la vie, quand bien m\u00eame l\u2019islam aurait cette ambition, elle serait \u00e0 peu pr\u00e8s irr\u00e9alisable dans la pratique. Milieu familial, d\u00e9terminisme social, vie sexuelle, disposition nerveuse, les facteurs sont innombrables, et les convictions th\u00e9ologiques n\u2019en sont qu\u2019un parmi d\u2019autres. M\u00eame pour les musulmans, m\u00eame pour les fanatiques \u2013 qu\u2019ils le veuillent ou non. Ce serait leur faire trop d\u2019honneur, il me semble, que de les croire sur parole quand ils se disent mus par de simples pr\u00e9occupations religieuses.<br \/>\nRenoncer \u00e0 croire que l\u2019islam existe, c\u2019est aussi ouvrir les yeux sur l\u2019extr\u00eame diversit\u00e9 des mani\u00e8res de vivre l\u2019islam. La diversit\u00e9 est culturelle, de l\u2019Indon\u00e9sie au S\u00e9n\u00e9gal, m\u00eame si l\u2019islam arabe, celui dont nous sommes le plus familier, garde une autorit\u00e9 morale importante. Mais la diversit\u00e9 est aussi th\u00e9ologique. Il y a bien s\u00fbr la grande division, qui est aujourd\u2019hui la principale source de violence, entre sunnites et chiites : la s\u00e9paration est ancienne, mais ce n\u2019est que r\u00e9cemment qu\u2019elle semble atteindre un point de non-retour qui d\u00e9stabilise tout le monde arabe. Mais cela va plus loin. Les points d\u2019accord entre tous les musulmans du monde sont au fond tr\u00e8s peu nombreux : croire qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019un Dieu, que Mahomet est son Proph\u00e8te, que le Coran t\u00e9moigne d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre de la volont\u00e9 de Dieu pour les hommes, qu\u2019un Jugement divin nous attend au dernier jour. C\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s tout. D\u00e8s qu\u2019on essaie d\u2019entrer dans davantage de d\u00e9tail, d\u2019expliciter un peu une de ces formulations sommaires, la diversit\u00e9 saute aux yeux. Prenez une question comme celle, br\u00fblante, du jih\u0101d, la fameuse guerre sainte, incontestablement mentionn\u00e9e dans les sources islamiques. Un salafiste de Daech vous dira que c\u2019est une obligation individuelle et que chacun doit aller tuer au plus vite tous les m\u00e9cr\u00e9ants, les non-musulmans comme les faux musulmans (ceux qui ne sont pas de leur groupe), par des attentats au besoin. Un juriste classique vous dira qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une obligation collective, et non individuelle, et qu\u2019elle ne peut \u00eatre accomplie que par l\u2019autorit\u00e9 politique l\u00e9gitime, certainement pas par le premier venu se croyant investi d\u2019une mission ; et il ajoutera le plus souvent que le jih\u0101d est d\u00e9fensif, qu\u2019il vise \u00e0 d\u00e9fendre les territoires musulmans contre les agressions, et non \u00e0 agresser. Enfin, un soufi vous expliquera que le v\u00e9ritable jih\u0101d, c\u2019est la guerre contre le p\u00e9ch\u00e9, contre nos passions mauvaises, et qu\u2019il s\u2019agit donc d\u2019asc\u00e8se et de travail sur soi. Et entre ces trois positions bien distinctes, que de nuances il faudrait pr\u00e9senter (le terroriste ne fait pas l\u2019unanimit\u00e9, loin de l\u00e0, chez les salafistes, et certains soufis sont favorables \u00e0 la lutte arm\u00e9e) ! Qui a raison ? Qui est plus musulman que les autres ? Bien malin qui peut le dire. Notre choix serait dict\u00e9 par nos pr\u00e9f\u00e9rences (on favorisera le soufi parce que cela nous para\u00eet plus gentil, et nous permet donc de \u00ab sauver \u00bb l\u2019islam) ou nos angoisses (le salafiste aurait raison, parce qu\u2019ainsi au moins, nous serions fix\u00e9s). Il faut commencer par ne pas choisir et accepter que cette diversit\u00e9 existe, irr\u00e9ductible.<br \/>\nVous allez me dire que j\u2019exag\u00e8re et qu\u2019il y a, tout de m\u00eame, un islam un peu objectif : celui du Coran. Les musulmans peuvent bien dire ce qu\u2019ils veulent, mais pour d\u00e9couvrir le \u00ab vrai visage \u00bb de l\u2019islam, pour en capturer l\u2019essence et juger sur pi\u00e8ces du danger qu\u2019il nous fait ou non courir, il suffirait d\u2019aller \u00e0 la source et de lire les textes fondateurs. Le proc\u00e9d\u00e9 semble tr\u00e8s simple, mais il va vite tourner court. Tout d\u2019abord, le Coran est un texte \u00e0 peu pr\u00e8s incompr\u00e9hensible. Certains de ses versets sont tr\u00e8s clairs, mais le livre lui-m\u00eame est extr\u00eamement difficile. Le sens m\u00eame des mots arabes dans ce texte tr\u00e8s ancien est, dans beaucoup de cas, absolument conjecturel. Et m\u00eame lu en traduction, c\u2019est-\u00e0-dire apr\u00e8s un choix d\u2019interpr\u00e9tation, il reste myst\u00e9rieux. Ceux qui vous disent que le Coran est tr\u00e8s clair ne l\u2019ont manifestement jamais ouvert. Je fais chaque ann\u00e9e cette exp\u00e9rience avec des \u00e9tudiants, non musulmans, que j\u2019invite \u00e0 lire le Coran comme un roman, sans commentaires ni guide de lecture ; ils sont toujours d\u00e9boussol\u00e9s de cette lecture d\u2019un livre \u00e0 la fois allusif et d\u00e9sordonn\u00e9s, regorgeant de r\u00e9p\u00e9titions et de contradictions.<br \/>\nCela ne signifie pas, bien s\u00fbr, qu\u2019on puisse absolument tout lui faire dire : impossible de fonder un polyth\u00e9isme sur le Coran, ou un ath\u00e9isme ; on n\u2019y trouvera pas la Trinit\u00e9 chr\u00e9tienne, on n\u2019y trouvera pas non plus la philosophie de Spinoza. On ne peut pas tout lui faire dire, mais reste qu\u2019il a le dos large. Et surtout, il ne parle pas tout seul. Croire qu\u2019un texte, et sp\u00e9cialement un texte consid\u00e9r\u00e9 comme saint, parle de lui-m\u00eame et qu\u2019il suffit de l\u2019ouvrir pour le comprendre est une illusion. Tout texte appelle n\u00e9cessairement une interpr\u00e9tation, et ceux-l\u00e0 m\u00eame qui en nient la n\u00e9cessit\u00e9, qui pr\u00e9tendent pratiquer le litt\u00e9ralisme le plus rigoureux, proposent en fait eux aussi une m\u00e9thode de lecture et d\u2019interpr\u00e9tation. Soyons plus fins que ces litt\u00e9ralistes et surtout, ne leur donnons pas raison, n\u2019acceptons pas leur d\u00e9finition de l\u2019islam \u2013 pas parce qu\u2019elle nous d\u00e9pla\u00eet, mais parce qu\u2019elle est stupide. Penser qu\u2019en ouvrant son Coran, un journaliste fran\u00e7ais va pouvoir saisir l\u2019essence de l\u2019islam, c\u2019est accepter l\u2019illusion litt\u00e9raliste. C\u2019est aussi courir \u00e0 l\u2019\u00e9chec, car le journaliste en question risque bien de trouver dans le Coran ce qu\u2019il y a aura apport\u00e9. S\u2019il travaille pour Valeurs actuelles et veut d\u00e9montrer que le Coran est un texte dangereux, il trouvera le mat\u00e9riel terrifiant qu\u2019il cherche ; s\u2019il travaille pour Lib\u00e9ration et entend souligner combien le Coran est un texte d\u00e9bordant d\u2019humanisme et de tol\u00e9rance, il y arrivera tout aussi bien. Parce que sur ce point comme sur bien d\u2019autre, le Coran regorge d\u2019affirmations apparemment contradictoires. Ce qui fera l\u2019unit\u00e9 de la lecture, ce qui donnera le sens du texte, et pas d\u2019un verset par-ci par-l\u00e0, c\u2019est l\u2019interpr\u00e9tation. Et force est de constater que l\u2019islam a propos\u00e9 historiquement et propose toujours des interpr\u00e9tations tr\u00e8s diff\u00e9rentes. Impossible de d\u00e9finir laquelle est la plus juste.<br \/>\nIl ne faut pas forcer le trait, \u00e9videmment : le Coran fourni un cadre \u00e0 ces interpr\u00e9tations, mais aussi un imaginaire, et cet imaginaire n\u2019est pas un imaginaire non-violent. Cela interdit-il toute lecture radicalement non-violente du Coran ? Non. Mais \u00e0 l\u2019inverse, le Coran n\u2019oblige pas \u00e0 une lecture violente. Pour tenter d\u2019aller un peu plus loin, je dirais que le Coran n\u2019est pas un texte violent, mais qu\u2019il offre une certaine disponibilit\u00e9 \u00e0 un usage violent. Une comparaison peut \u00eatre \u00e9clairante, si on en \u00f4te l\u2019effet \u00ab point Godwin \u00bb tout \u00e0 fait f\u00e2cheux : Wagner n\u2019\u00e9tait pas nazi, Nietzsche n\u2019\u00e9tait pas nazi, mais ils ont pu \u00eatre r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s par le nazisme ; ce que le nazisme n\u2019aurait jamais pu faire avec la philosophie de Kant ou la musique de Haydn. Faut-il condamner Wagner et Nietzsche pour cette disponibilit\u00e9 ? Je ne le crois nullement. Ils m\u00e9ritent qu\u2019on les connaisse pour eux-m\u00eames, pas qu\u2019on les condamne par l\u2019usage que des criminels en ont fait.<br \/>\nD\u2019autant qu\u2019il n\u2019y a pas, en mati\u00e8re de texte sacr\u00e9, que le Coran. L\u2019islam, c\u2019est aussi des dizaines de milliers de \u1e25ad\u012b\u1e6fs, ces anecdotes ou propos rapport\u00e9s du Proph\u00e8te, sur \u00e0 peu pr\u00e8s tous les sujets imaginables. Le \u1e25ad\u012b\u1e6f a l\u2019avantage d\u2019\u00eatre nettement plus clair, en g\u00e9n\u00e9ral, que le Coran, et son autorit\u00e9 pour les musulmans est consid\u00e9rable. On dit que l\u2019islam, c\u2019est le Coran, et c\u2019est effectivement la th\u00e9orie ; mais dans la pratique, l\u2019islam, c\u2019est bien plut\u00f4t le \u1e25ad\u012b\u1e6f. Mais c\u2019est un corpus colossal, touffu, rempli de contradictions, o\u00f9 tous les textes ne se valent pas, certains \u00e9tant m\u00eame au dire de la tradition musulmane elle-m\u00eame de pures et simples arnaques ; c\u2019est un oc\u00e9an dans lequel les savants musulmans apprennent \u00e0 naviguer avec un ensemble de r\u00e8gles tout \u00e0 fait byzantines. L\u00e0 encore, il y a des \u00e9coles, qui ne partagent pas le m\u00eame corpus. Et quand, aux diff\u00e9rentes \u00e9coles sur le Coran, vous ajoutez les diff\u00e9rentes traditions sur le \u1e25ad\u012b\u1e6f, vous arrivez \u00e0 une infinit\u00e9 de nuances.<br \/>\nIl n\u2019y a pas, sur ce point comme sur tant d\u2019autre, de \u00ab vrai visage \u00bb \u00e0 d\u00e9couvrir : il nous faut admettre qu\u2019il y en a plusieurs. Une essence de l\u2019islam, l\u2019islam r\u00e9duit \u00e0 un concept manipulable, ce serait tout \u00e0 fait commode, mais cela n\u2019existe pas. On a le droit de le regretter, mais pas de l\u2019ignorer.<\/p>\n<p>Mais en rester l\u00e0 serait un peu trop facile. Je balaie devant ma porte : dans le monde de l\u2019islamologie, cette diversit\u00e9 est une mani\u00e8re d\u2019avoir la paix quand le questionnement se fait trop pressant. Comme j\u2019en sais plus que la plupart d\u2019entre vous, je peux facilement balayer les arguments d\u2019une salle, en disant \u00ab non, les ibadites ont une approche diff\u00e9rente \u00bb ou \u00ab les murjites se sont oppos\u00e9s \u00e0 cette mani\u00e8re de voir \u00bb, bref en renvoyant toute affirmation sur l\u2019islam \u00e0 son irr\u00e9ductible diversit\u00e9. C\u2019est bien pratique ! On a raison de souligner, bien s\u00fbr, que l\u2019islam est divers, qu\u2019il faut toujours parler des islams, que l\u2019essence de l\u2019islam n\u2019existe pas. Mais cela ne suffit pas : si la premi\u00e8re erreur \u00e9tait de croire que l\u2019islam existe, la seconde est bien de croire qu\u2019il n\u2019existe pas.<br \/>\nCertains nous l\u2019assurent encore ces jours-ci. Tout ce \u00e0 quoi nous assistons ne serait que l\u2019effet de la mis\u00e8re sociale, des politiques n\u00e9o-imp\u00e9rialistes de l\u2019Occident, du pass\u00e9 colonial, de tout ce qu\u2019on voudra, mais c\u2019est \u00e9videmment sans lien avec l\u2019islam. C\u2019est aussi absurde que de vouloir tout expliquer par l\u2019islam : la religion n\u2019est qu\u2019un facteur explicatif parmi d\u2019autres. Mais on le rejette au nom d\u2019un aveuglement id\u00e9ologique stup\u00e9fiant, selon lequel le religieux ne peut pas \u00eatre un moteur historique r\u00e9el, mais n\u00e9cessairement le sympt\u00f4me d\u2019autre chose. Trente-six ans apr\u00e8s la R\u00e9volution iranienne, cet aveuglement serait comique s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas si triste. On songe au mot de P\u00e9guy : \u00ab Il faut dire ce que l\u2019on voit, et surtout, ce qui est plus difficile, il faut voir ce que l\u2019on voit. \u00bb<br \/>\nAutre fa\u00e7on de croire que l\u2019islam n\u2019existe pas : le r\u00e9duire \u00e0 sa diversit\u00e9, comme s\u2019il n\u2019avait aucune forme d\u2019unit\u00e9. Sa diversit\u00e9 est r\u00e9elle, mais au moins dans la conscience des musulmans, l\u2019islam, c\u2019est quelque chose, pas un patchwork d\u2019interpr\u00e9tations. Le sentiment est au contraire celui d\u2019appartenir \u00e0 un mouvement commenc\u00e9 par la r\u00e9v\u00e9lation proph\u00e9tique \u00e0 Mahomet ; les contours de ce mouvement sont mouvants, l\u2019accord ne se fait pas sur les limites, mais pr\u00e9cis\u00e9ment : ce d\u00e9saccord m\u00eame prouve qu\u2019il y a une aspiration \u00e0 l\u2019unit\u00e9, et l\u2019id\u00e9e que certaines formes d\u2019islam sont plus l\u00e9gitimes que d\u2019autres. C\u2019est ce qui explique qu\u2019un mouvement arabe comme le califat de Daech puisse trouver un \u00e9cho aux quatre coins de la plan\u00e8te. C\u2019est aussi ce qui provoque la crise actuelle qui d\u00e9chire l\u2019islam et nous saute au visage. Car \u00e0 mon sens, la crise de l\u2019islam est d\u2019abord une crise interne, et m\u00eame une double crise interne : l\u2019opposition sunnites-chiites est chauff\u00e9e \u00e0 blanc ; et se fait jour, au sein m\u00eame du sunnisme, une guerre tr\u00e8s dure pour la d\u00e9finition de l\u2019orthodoxie.<\/p>\n<p>Je vous propose d\u2019ailleurs, \u00e0 pr\u00e9sent que nous avons admis que rien n\u2019est simple, de ne pas nous arr\u00eater \u00e0 ce constat et d\u2019entrer un peu dans cette complexit\u00e9. L\u2019islam sunnite explose parce qu\u2019il se d\u00e9chire entre au moins deux d\u00e9finitions concurrentes de ce que signifie \u00eatre musulman.<br \/>\nCe conflit nous est souvent largement opaque, non seulement parce qu\u2019il touche \u00e0 des points parfois tr\u00e8s techniques, mais parce que nous n\u2019avons pas n\u00e9cessairement le bon cadre. Nous sommes marqu\u00e9s par un sch\u00e9ma d\u2019explication tr\u00e8s europ\u00e9en, celui des Lumi\u00e8res, selon lequel nous assisterions \u00e0 une opposition au sein de l\u2019islam entre des traditionnalistes r\u00e9trogrades, voulant conserver des pratiques totalement m\u00e9di\u00e9vales, et des modernisateurs qu\u2019il conviendrait d\u2019\u00e9pauler dans leur t\u00e2che d\u2019avant-garde \u00e9clair\u00e9e. Nous avons en t\u00eate, parce que c\u2019est notre arri\u00e8re-plan culturel, que la tradition est r\u00e9trograde et que la modernit\u00e9 est ouverte et rationnelle. Les m\u00e9chants ne seraient donc qu\u2019une queue de com\u00e8te menant un combat d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, et sans doute d\u2019autant plus violent qu\u2019il est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, contre le progr\u00e8s. Le probl\u00e8me, c\u2019est que cela n\u2019a rien \u00e0 voir avec la situation.<br \/>\nPour r\u00e9sumer les acteurs en pr\u00e9sence, et simplifier \u00e9videmment, deux forces se disputent la d\u00e9finition de l\u2019orthodoxie musulmane sunnite et s\u2019opposent.<br \/>\nLa premi\u00e8re, c\u2019est l\u2019islam sunnite traditionnel, l\u2019islam imp\u00e9rial \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire celui qui s\u2019est \u00e9labor\u00e9 dans le cadre des empires arabes et ottoman et qui a servi de cadre religieux, l\u00e9gislatif et spirituel \u00e0 ces empires du pass\u00e9. Cette longue exp\u00e9rience du pouvoir, et du pouvoir sur des populations tr\u00e8s diverses, l\u2019a oblig\u00e9 \u00e0 \u00e9laborer des outils de gestion de la diversit\u00e9. Pour quiconque travaille sur cet islam classique, la diversit\u00e9 est un \u00e9l\u00e9ment essentiel, \u00e0 rebours de ce qu\u2019on imagine souvent sur un islam qui serait obs\u00e9d\u00e9 par l\u2019unit\u00e9 et l\u2019uniformit\u00e9. L\u2019islam imp\u00e9rial ne se contente pas de donner un cadre, \u00e9videmment tout \u00e0 fait d\u00e9pass\u00e9 aujourd\u2019hui mais relativement g\u00e9n\u00e9reux au moyen-\u00e2ge, pour organiser la diversit\u00e9 confessionnelle dans l\u2019empire, en permettant aux juifs et aux chr\u00e9tiens de pratiquer leur culte, en trouvant des astuces pour int\u00e9grer dans ce cadre d\u2019autres traditions religieuses comme l\u2019hindouisme ; il organise \u00e9galement la diversit\u00e9 en son sein : diversit\u00e9 th\u00e9ologique, diversit\u00e9 juridique (ce n\u2019est pas rien : l\u2019islam classique accepte au moins quatre \u00e9coles de droit, qui se reconnaissent entre elles comme l\u00e9gitimes. Quatre mani\u00e8res de comprendre la volont\u00e9 de Dieu, distinctes mais pouvant cohabiter en bonne intelligence ! Quatre versions de la shar\u012b\u02bfa, dont il est d\u00e8s lors difficile de faire un absolu), diversit\u00e9 spirituelle aussi.<br \/>\nCet islam-l\u00e0 a \u00e9labor\u00e9 au fil des si\u00e8cles une tradition de sagesse pratique. Il est notable par exemple que la fameuse lapidation pr\u00e9vue par les sources musulmanes pour punir les femmes adult\u00e8res n\u2019ait \u00e9t\u00e9, semble-t-il, au cours des quatre si\u00e8cles qu\u2019a dur\u00e9 l\u2019empire ottoman, mise en pratique qu\u2019une seule fois, \u00e0 Istanbul ; et les chroniqueurs qui rapportent le fait en sont absolument horrifi\u00e9s. Les savants musulmans classiques n\u2019avaient en g\u00e9n\u00e9ral gu\u00e8re plus d\u2019app\u00e9tit que nous pour un ch\u00e2timent aussi barbare qu\u2019ils cherchent \u00e0 tout prix \u00e0 \u00e9viter et qui, d\u2019ailleurs, ne vient m\u00eame pas du Coran. La doctrine juridique veut donc que, pour que l\u2019adult\u00e8re soit \u00e9tabli, on dispose de quatre t\u00e9moins (c\u2019est ce que demandent les sources) ; et ce t\u00e9moignage est volontairement compris en son sens le plus fort : les quatre t\u00e9moins doivent avoir \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins oculaires de la p\u00e9n\u00e9tration elle-m\u00eame. Cela suppose des conditions particuli\u00e8rement peu communes. De ce fait, une condamnation \u00e0 la lapidation pour adult\u00e8re devient, dans les faits, \u00e0 peu pr\u00e8s impossible. Vous l\u2019aurez compris, je ne mentionne pas l\u00e0 le fait que certains musulmans soient des gens tout \u00e0 fait g\u00e9n\u00e9reux et sensibles, mais bien la pratique que l\u2019islam a eu, des si\u00e8cles durant, de son propre h\u00e9ritage. C\u2019est une mani\u00e8re de vivre l\u2019islam, qui est probablement l\u00e9gitime puisqu\u2019elle a domin\u00e9 l\u2019essentiel de l\u2019histoire musulmane, et conserve une influence consid\u00e9rable.<br \/>\nCet islam classique est aussi un islam culturel. Cela ne veut pas dire qu\u2019il n\u2019est pas religieux, mais qu\u2019il s\u2019inscrivait dans un cadre culturel, dans une soci\u00e9t\u00e9, dont il n\u2019\u00e9tait pas facilement dissociable. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il \u00e9tait possible, dans cet univers, d\u2019\u00eatre authentiquement musulman sans \u00eatre constamment mobilis\u00e9 sur des questions religieuses : le religieux fait partie de la vie, il ne vient pas constamment la bouleverser pour tout le monde. L\u2019islam, \u00e0 la p\u00e9riode classique, ne se pr\u00e9tend pas une doctrine pour une \u00e9lite de militants sur-engag\u00e9s. C\u2019est une maison large, ouverte \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble.<br \/>\nVous vous en doutez, quand on essaie de d\u00e9montrer que l\u2019islam est pacifique et tol\u00e9rant, c\u2019est en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 cet islam-l\u00e0 qu\u2019on va se r\u00e9f\u00e9rer, d\u2019autant plus facilement que ce cadre, l\u2019islam classique et imp\u00e9rial, est celui qui fait r\u00e9f\u00e9rence, ou du moins qui faisait r\u00e9f\u00e9rence jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9cemment.<br \/>\nCar cet islam imp\u00e9rial a connu quelques soucis. Au XIXe si\u00e8cle, quand la sup\u00e9riorit\u00e9 technique et scientifique de l\u2019Occident est devenue \u00e9vidente en se doublant d\u2019une sup\u00e9riorit\u00e9 militaire qui a permis la colonisation d\u2019immenses territoires musulmans, on l\u2019a accus\u00e9, chez les musulmans eux-m\u00eames, d\u2019\u00eatre la cause de la d\u00e9cadence de la civilisation arabo-musulmane, d\u2019avoir trahi, de s\u2019\u00eatre scl\u00e9ros\u00e9, d\u2019avoir perdu la vigueur de l\u2019islam des origines \u00e0 force de subtilit\u00e9 juridique et th\u00e9ologique. Des mouvements de r\u00e9forme sont apparus, qui ont voulu moderniser l\u2019islam ; certains en le la\u00efcisant, en l\u2019occidentalisant, et d\u2019autres en revenant \u00e0 l\u2019origine.<br \/>\nC\u2019est dans ce dernier mouvement que va appara\u00eetre le salafisme. Les \u00ab salaf \u00bb, ce sont les pieux anciens, les premi\u00e8res g\u00e9n\u00e9rations musulmanes, consid\u00e9r\u00e9es comme un mod\u00e8le ind\u00e9passable, encore pr\u00e9serv\u00e9 de la d\u00e9gradation progressive de la tradition. Cette pr\u00e9occupation pour l\u2019origine comme source d\u2019un possible renouveau appara\u00eet chez des penseurs qui veulent moderniser l\u2019islam \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle ; et cette volont\u00e9 modernisatrice va rencontrer sur sa route un mouvement th\u00e9ologique totalement marginal, le wahhabisme, n\u00e9 \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle dans une oasis des d\u00e9serts d\u2019Arabie, qui promeut un islam b\u00e9douin \u00e0 la fois tr\u00e8s simple et tr\u00e8s rigoriste, loin de la d\u00e9cadence de l\u2019islam des villes. Ces deux mouvements assez diff\u00e9rents vont faire, au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, une forme de jonction inattendue. L\u2019argent du p\u00e9trole de la monarchie s\u00e9oudienne, salafiste par excellence, et la mobilisation du jih\u0101d contre les Sovi\u00e9tiques en Afghanistan, qui a rassembl\u00e9 des musulmans du monde entier, ont permis \u00e0 cette id\u00e9ologie de se r\u00e9pandre, au point de devenir, d\u2019une h\u00e9r\u00e9sie condamn\u00e9e et prise de tr\u00e8s haut par les autorit\u00e9s musulmanes \u00e0 ses d\u00e9buts, un candidat s\u00e9rieux \u00e0 la nouvelle orthodoxie.<br \/>\nLe salafisme n\u2019est pas un mouvement traditionnel. C\u2019est m\u00eame exactement le contraire : il refuse l\u2019islam traditionnel, il refuse la tradition, ce qui se passe de g\u00e9n\u00e9rations en g\u00e9n\u00e9rations, au nom d\u2019un rapport direct \u00e0 l\u2019origine. Ils jouent leurs arri\u00e8re-arri\u00e8re-arri\u00e8re-arri\u00e8re-grands-parents contre leurs parents et grands-parents. Ils refusent l\u2019islam qu\u2019ils ont re\u00e7u, qui est l\u2019islam traditionnel, classique, imp\u00e9rial, au nom d\u2019un autre islam, jug\u00e9 plus authentique. Ce n\u2019est pas un mouvement conservateur : au contraire, il cherche \u00e0 dynamiter le pass\u00e9, l\u2019h\u00e9ritage, au nom d\u2019un pass\u00e9 nettement plus lointain et donc n\u00e9cessairement fantasm\u00e9.<br \/>\nCar l\u2019ennui, ou l\u2019avantage, avec les arri\u00e8re-arri\u00e8re-arri\u00e8re-arri\u00e8re-grands-parents, c\u2019est qu\u2019on ne les a pas connus. On peut donc leur faire dire \u00e0 peu pr\u00e8s ce qu\u2019on veut. Les parents et les grands-parents, c\u2019est plus complexe, cela r\u00e9siste. Mais le pass\u00e9 lointain ouvre de vastes champs \u00e0 l\u2019imagination.<br \/>\nCet islam-l\u00e0 n\u2019est pas lest\u00e9 par des si\u00e8cles d\u2019exp\u00e9rience historique des responsabilit\u00e9s. Il n\u2019a jamais eu \u00e0 faire cohabiter des peuples, \u00e0 appliquer des lois, \u00e0 se confronter \u00e0 un r\u00e9el qui existe, qui r\u00e9siste et qui oblige \u00e0 faire aussi de la politique \u2013 qui est l\u2019art du compromis avec le r\u00e9el.<br \/>\nCet islam-l\u00e0 ne s\u2019embarrasse pas de culture : il est religieux, et r\u00eave que toute la vie des individus soit r\u00e9gl\u00e9e par des pr\u00e9ceptes religieux. Il r\u00eave de musulmans chimiquement purs, qui ne seraient que musulmans et pas en m\u00eame temps \u00e9gyptiens, pharmaciens, fans de football, sensibles \u00e0 la po\u00e9sie classique et allergiques au poil de chat. Cela atteint des niveaux absurdes. Il y a un grand d\u00e9bat : certains textes disent que le proph\u00e8te \u00e9tait friand de past\u00e8que, et certains salafistes, de ce fait, en mangent \u00e0 tous les repas ; d\u2019autres textes affirment qu\u2019il n\u2019en mangeait jamais, et d\u2019autres salafistes, en cons\u00e9quence, n\u2019en mangent jamais. Le d\u00e9bat th\u00e9ologique fait donc rage : faut-il manger des past\u00e8ques ? Le go\u00fbt personnel n\u2019entre pas en compte.<br \/>\nCet islam total a un probl\u00e8me, on s\u2019en doute, avec la diversit\u00e9. Que l\u2019islam classique ait pu admettre quatre \u00e9coles de droit, quatre interpr\u00e9tations diff\u00e9rentes de la Loi divine (comme il y a quatre \u00e9vangiles pour un seul J\u00e9sus), leur est insupportable. La Loi divine doit \u00eatre univoque, identique, claire. Elle repose sur un pr\u00e9suppos\u00e9 litt\u00e9raliste : il suffit d\u2019ouvrir le Coran pour le comprendre. Les plus rigoristes, les plus litt\u00e9ralistes de l\u2019islam classique n\u2019allaient pas jusque-l\u00e0 (Ibn Hanbal reconnaissait que trois hadiths ne pouvaient pas \u00eatre lus litt\u00e9ralement, dont celui o\u00f9 le Proph\u00e8te d\u00e9clare que la Pierre noire est la main de Dieu sur la terre). Ce litt\u00e9ralisme est une illusion grave, qui laisse croire qu\u2019un texte du VIIe si\u00e8cle \u00e9crit en Arabie est imm\u00e9diatement compr\u00e9hensible par un musulman fran\u00e7ais du XXIe, sans place pour le raisonnement, la hi\u00e9rarchisation, l\u2019\u00e9laboration intellectuelle. L\u2019existence de quatre \u00e9coles de droit l\u00e9gitimes qui ont irrigu\u00e9 toute l\u2019histoire du sunnisme appara\u00eet comme une bizarrerie incompr\u00e9hensible et surtout inacceptable : il ne peut y avoir qu\u2019une seule volont\u00e9 de Dieu, claire et nette, puisque l\u2019accomplir est la seule voie vers le paradis.<br \/>\nIl serait faux de croire que le salafisme, pour autant, soit toujours violent. Les terroristes ne repr\u00e9sentent qu\u2019une minorit\u00e9 d\u2019entre eux, la majorit\u00e9 pr\u00e9f\u00e9rant se d\u00e9sint\u00e9resser de la politique et pr\u00f4ner la soumission aux autorit\u00e9s, quelles qu\u2019elles soient. Mais guerrier ou non, le salafisme cr\u00e9e les conditions intellectuelles et spirituelles de la violence.<br \/>\nCet islam-l\u00e0 est-il conforme \u00e0 l\u2019islam des origines ? Certainement pas. Tout d\u2019abord parce que l\u2019imitation du pass\u00e9 n\u2019est pas le pass\u00e9 : vous pouvez vous poudrer et porter la perruque, vous ne serez jamais \u00e0 la cour de Louis XIV, ni m\u00eame comme \u00e0 la cour de Louis XIV, pour la bonne et simple raison qu\u2019\u00e0 la cour de Louis XIV, on n\u2019imitait rien. On \u00e9tait soi-m\u00eame, on \u00e9tait de son temps, on ne vivait pas dans l\u2019obsession du pass\u00e9 \u2013 ce qui, peut-\u00eatre, a permis pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce temps d\u2019\u00eatre grand. De plus, nous connaissons mal l\u2019islam des origines : les sources sont tardives, et laissent donc tout l\u2019espace \u00e0 une reconstruction imaginaire digne des remparts de Carcassonne. Le salafisme n\u2019est pas l\u2019islam des origines, mais est-il la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019islam ? Certainement pas. Ceux qui le r\u00e9p\u00e8tent aujourd\u2019hui, en nous disant que l\u2019islam est n\u00e9cessairement litt\u00e9raliste, hostile \u00e0 toute diversit\u00e9, brutal, etc., ne font que reprendre les th\u00e8ses salafistes. Ils se laissent convaincre par les salafistes. Notre devoir devrait \u00eatre, au contraire, de r\u00e9sister \u00e0 ces th\u00e8ses. Nous n\u2019avons pas \u00e0 choisir quel est le \u00ab vrai visage \u00bb de l\u2019islam, mais continuer \u00e0 tenir qu\u2019il en a plusieurs \u2013 pas parce que cela nous fait plaisir, mais parce que c\u2019est vrai.<br \/>\nLa crise de l\u2019islam \u00e0 laquelle nous assistons, c\u2019est donc une crise de mod\u00e8le, sur fond de concurrence entre ces deux mani\u00e8res bien diff\u00e9rentes de vivre l\u2019islam. Longtemps en position \u00e9crasante de force, l\u2019islam classique, traditionnel, a d\u2019abord consid\u00e9r\u00e9 le salafisme naissant comme une h\u00e9r\u00e9sie ridicule, un simplisme de B\u00e9douins illettr\u00e9s. La condamnation du salafisme \u00e9tait alors sans appel. Aujourd\u2019hui, la concurrence est rude entre ces deux conceptions radicalement diff\u00e9rentes, et le salafisme parvient \u00e0 contester au premier son monopole s\u00e9culaire de d\u00e9finition de l\u2019orthodoxie. L\u2019h\u00e9r\u00e9sie semble m\u00eame en passe, dans beaucoup d\u2019esprit, d\u2019\u00eatre devenue l\u2019orthodoxie elle-m\u00eame. Car la fronti\u00e8re, si elle est claire au plan doctrinal, ne l\u2019est pas tant que cela dans les appartenances. Les musulmans ne sont pas, pour la plupart, dans un camp ou un autre ; mais ils en subissent plus ou moins l\u2019influence, et force est de reconna\u00eetre que l\u2019influence du salafisme est grandissante, dans le monde arabe comme en Europe.<br \/>\nCe succ\u00e8s du salafisme profite de la faiblesse d\u00e9j\u00e0 ancienne des institutions de l\u2019islam classique. Le discours de ces derni\u00e8res manque de prises sur le r\u00e9el depuis des d\u00e9cennies et reste prisonnier, sans cr\u00e9ativit\u00e9, des sch\u00e9mas anciens \u00e9labor\u00e9s patiemment au moyen-\u00e2ge, avec sagesse et mesure. Depuis trop longtemps, cet islam-l\u00e0, qui nous est bien plus sympathique que le salafisme, est incapable de r\u00e9pondre avec nettet\u00e9 aux questions pos\u00e9es par la modernit\u00e9. D\u00e9mocratie, droits de l\u2019homme, droits des femmes, ces sujets modernes questionnent \u00e9videmment les cadres juridiques classiques, mais on attend encore des r\u00e9ponses s\u00e9rieuses, capables de conjuguer une tradition si riche et les aspirations d\u2019aujourd\u2019hui. Car le salafisme, mouvement moderne, n\u00e9 en r\u00e9action \u00e0 la modernit\u00e9, a quant \u00e0 lui des r\u00e9ponses claires \u00e0 proposer dans tous ces domaines. La d\u00e9mocratie ? C\u2019est non. Une d\u00e9claration universelle des droits de l\u2019homme ? C\u2019est non. Des droits des femmes \u00e9gaux \u00e0 ceux des hommes ? C\u2019est non. Il est remarquablement plus adapt\u00e9 pour dire, aujourd\u2019hui, ce qu\u2019il faut penser. La r\u00e9ponse qu\u2019il donne aux questions du temps ne nous pla\u00eet pas, mais il a au moins le m\u00e9rite d\u2019en donner. C\u2019est d\u2019ailleurs pour cela que je ne suis pas \u00e0 l\u2019aise avec le discours fr\u00e9quent qui nous r\u00e9p\u00e8te que l\u2019islam doit proc\u00e9der \u00e0 son aggiornamento. Il l\u2019a d\u00e9j\u00e0 fait, et cet aggiornamento, c\u2019est le salafisme. L\u2019urgence n\u2019est pas, pour l\u2019islam, de rompre avec sa tradition, mais au contraire de retrouver un rapport apais\u00e9, constructif, avec sa tradition.<br \/>\nCes constats trop sch\u00e9matiques, et pourtant d\u00e9j\u00e0 bien longs, nous indiquent \u00e9galement que demander aux autorit\u00e9s musulmanes de se d\u00e9marquer des terroristes \u00e0 coup de pancartes \u00ab Not in my name ! \u00bb et de condamner les attentats est tout \u00e0 fait insuffisant. Il ne suffit pas non plus de proposer, comme on le demande souvent, un islam \u00ab mod\u00e9r\u00e9 \u00bb face aux extr\u00e9mistes. J\u2019esp\u00e8re n\u2019\u00eatre pas un chr\u00e9tien mod\u00e9r\u00e9, et je crois que la demande sous-entendue qui est faite par l\u00e0 n\u2019est pas qu\u2019on ait des musulmans mod\u00e9r\u00e9s, mais des gens mod\u00e9r\u00e9ment musulmans. L\u2019expression suppose que les salafistes sont davantage musulmans que les autres. Quelle efficacit\u00e9 peut avoir, en ce cas, un tel discours de la mod\u00e9ration pour des jeunes pr\u00e9cis\u00e9ment attir\u00e9s par la radicalit\u00e9 du discours salafiste. Seul un discours radical peut, en retour, les en d\u00e9tourner. Mais une radicalit\u00e9 plus profonde, plus authentique, qui peut \u00eatre, comme le proposent certaines voies musulmanes, une radicalit\u00e9 spirituelle : la recherche de Dieu en soi, la rencontre de Dieu dans la pri\u00e8re personnelle plut\u00f4t que dans l\u2019attentat-suicide me paraissent une aventure nettement plus radicale, si on la poursuit s\u00e9rieusement. Dans cette voie, la tradition islamique aurait bien des richesses, aujourd\u2019hui largement inexploit\u00e9es, \u00e0 faire valoir. Saura-t-elle le faire dans les ann\u00e9es qui viennent ? Ce serait, il me semble, une des rares fa\u00e7ons de sortir par le haut de ces luttes sanglantes ; mais la r\u00e9ponse appartient \u00e9videmment aux musulmans eux-m\u00eames.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/bobig.fr\/journal\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/Candiard_Adrdien_Islam_nov-2015.pdf\">fichier pdf de la conf\u00e9rence &#8211; \u00e0 partager<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je copie\/colle rarement des textes mais celui l\u00e0 est tr\u00e8s int\u00e9ressant voir essentiel dans la p\u00e9riode que l&rsquo;on traverse depuis plusieurs ann\u00e9es. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une conf\u00e9rence d&rsquo;Adrien Candiard , un dominicain fran\u00e7ais vivant au couvent du Caire et membre de l&rsquo;Institut dominicain d&rsquo;\u00e9tudes orientales. 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